Vendredi 23 avril 2010
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Voici une lettre envoyée d'Afghanistan par un capitaine à un certain nombre de journalistes, à l'occasion de
la mort du légionnaire Robert Hutnik, mort au combat le 8 avril dernier. Il est bon de préciser que cette lettre n'est pas anonyme, ce qui lui confère une valeur particulière. Le capitaine de
Cointet, commandant la 2ème compagnie du matériel détachée auprès du 2ème REP, exprime sa profonde tristesse devant le traitement donné par les médias français à la mort de ce jeune légionnaire.
Il demande aux journalistes français de ne plus déformer la réalité, et d'informer sur ce qui se passe réellement sur place.
Supplique à un ami journaliste
Cher ami,
La nouvelle tombe dans les media aussi vite qu’Hutnik est lui-même tombé. C’est le droit à l’information. La France doit savoir que meurent ses enfants, même s’ils le sont d’adoption, comme
lui, Slovaque.
Tu le sais, je ne suis pas journaliste mais soldat. Je ne suis pas un professionnel de la communication comme toi. J’ai peu appris à relayer des informations d’une telle portée. C’est
pourquoi il faut que tu m’aides. Il faut que tu m’aides, car j’ai le sentiment que dans la précipitation du spectaculaire, on le tue une deuxième fois. J’ai l’impression qu’on bafoue son
patient travail avec son bataillon depuis trois mois – et pour lequel il est mort.
J’ai besoin que tu m’aides à faire sentir ce qui se passe réellement ici, à faire comprendre ce qui justifie que je laisse ma femme et mes enfants le long temps de cette mission. Que tu
m’aides à proclamer que malgré sa mort ce n’est pas un échec. Que tu m’aides… plutôt que tu l’aides…
Hier après-midi, Hutnik a bravement accompli son devoir, sa mission jusqu’au bout, en bon légionnaire. Ce matin, le poste annonce : « un soldat français du 2ème Régiment étranger de
parachutistes est tombé dans la vallée de Tagab en Kapisa, région où les Taliban sont toujours plus virulents ». Voilà. Ces derniers ont gagné. A la face du monde ils sont les puissants,
incontrôlables et vainqueurs.
Mais en fait, s’est-on interrogé sur ce qu’il se passe réellement dans la basse vallée de Tagab ? Ce sud Tagab où aucun occidental ne pouvait passer sans de sérieux accrochages. Ce sud
Tagab où deux de tes confrères ont été, il y a cent jours, enlevés. Ce sud Tagab que notre armement permettrait de mettre à feu et à sang.
Au contraire, Hutnik et ses camarades ont réussi l’incroyable pari de s’implanter dans la zone, d’y rester, sans heurts, d’y acquérir, progressivement, la confiance de la population, de
confier, petit à petit, sa sécurité à l’armée Afghane plutôt que française. A quel prix ? Celui d’une stricte discipline au feu, d’une retenue des coups portés. Celui d’un certain dédain du
danger, de ne pas répondre systématiquement et de manière aveugle. Accuser le choc, ne frapper que lorsqu’on est certain, cogner peu, mais taper à coup sûr, fort et ciblé, seulement alors
qu’on l’a décidé. Etre sûr pour garder la main, préférer le feu rare mais précis, neutraliser seul celui qui nous tire dessus, en être persuadé et l’accepter.
Ce travail de mesure, de patience d’un Hutnik rongeant son frein à force d’encaisser paie. Les femmes et les enfants, les hommes eux-mêmes, constatent que les seuls coups assenés ne tombent
que contre les vrais adversaires. Ils voient nos troupes sans volonté de détruire, maîtresses de leur force.
Alors qu’elle trouvait hier des combattants, Tagab l’insoumise cherche à présent son développement. Le travail du soldat est loin d’être terminé : il faut remonter plus au Nord vers ses
camarades de l’autre groupement français, poursuivre son patient travail de pacification.
Derniers tirs sporadiques, Hutnik tombe. Hutnik tombe sous les tirs des derniers groupes insurgés présents. Hutnik tombe car les Taliban sont justement de moins en moins virulents.
Aussi, aide-moi à honorer la mémoire de cet ardent légionnaire. Qu’on ne gâche pas sa dernière tâche, qu’on ne gâche pas sa mort. Qu’on n’offre pas une victoire de communication à
l’adversaire fébrile. Au contraire, avec tes confrères, appuyez le dernier combat d’Hutnik. Aidez cette population qui désormais, d’elle-même, dénonce l’insurgé. Je vous en conjure, parlez
des projets d’essor qui peuvent et doivent être proposés au sud Tagab, évoquez la culture du safran qui pourrait remplacer celle du pavot, venez compléter l’œuvre de pacification par celle
du développement…
… et laissez à Hutnik les fruits de son travail.
Augustin de Cointet
à Tora, le 09 avril 2010
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Je ne suis pas journaliste, cette supplique ne m'est donc pas adressée. Mais je voulais m'en faire l'écho.
Cette lettre est un poignant appel. "Qu'on ne gâche pas sa mort" dit le capitaine aux journalistes. C'est en effet ce dont se rendent coupable la grande majorité des médias français
lorsqu'il s'agit de l'engagement en Afghanistan. D'ailleurs, j'ai remarqué une chose étonnante. Plusieurs journalistes ont répondu au capitaine, particulièrement un journaliste de défense bien
connu, Jean-Dominique
Merchet (Libération). Quelque chose me frappe dans sa réponse : le CNE de Cointet fait une supplique ("Aide-moi à honorer la mémoire de cet ardent légionnaire"). Il
appelle à l'aide, pour le présent et l'avenir. Pourtant, sa lettre est comprise uniquement comme une accusation. Le journaliste se défend. Sa réponse ne fait que regarder vers l'arrière en disant
: ce que je fais est bien, je n'en ferai pas plus. Alors bien sûr dans sa lettre le capitaine exprime un avis négatif sur l'ensemble des médias. ("j’ai le sentiment que dans la précipitation
du spectaculaire, on le tue une deuxième fois. J’ai l’impression qu’on bafoue son patient travail avec son bataillon depuis trois mois – et pour lequel il est mort."). Il ne s'agit pas d'une
accusation directe ni d'un appel à comparaître, mais plutôt d'un constant permettant d'avancer : "J’ai besoin que tu m’aides à faire sentir ce qui se passe réellement
ici". La réponse est étonnante : non, ce que je fais est suffisant.
Jean-Dominique Merchet (JDM):
Ce journaliste de Libération, rédacteur du très sérieux et reconnu blog "Secret Défense", écrit une réponse directe, sous forme d'une "Lettre à un jeune
capitaine". Tout comme son confrère de Valeurs Actuelles Frédéric Pons, il se défend de ne pas honorer la mémoire du
légionnaire. En tant que lecteur assidu de son blog, je peux effectivement témoigner que M. Merchet ne manque pas de se mettre en berne à chaque perte d'un brave. Mais ensuite, sa lettre dérape.
Elle se fait accusatrice et non plus réponse :
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"permettez-moi, mon capitaine, de vous dire ce que j'ai ressenti en vous lisant".
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Il ne s'agira pas d'une réponse donc, mais d'une analyse de sentiments. M. Merchet se place de plus en état
de conseiller, "parce que j'ai sur vous le privilège des ans" dit-il --les "âmes bien nées" de Corneille n'ont qu'à bien se tenir-- et compare la missive du CNE de Cointet à celles qu'on
a pu voir dans les périodes troublées d'Indochine et d'Algérie. Tout d'abord, je précise que M. Merchet n'était pas né lors de la guerre d'Indochine, et avait 2 ans lors des accords d'Evian de
mars 1962 pour l'Alrgérie. Je reconnais sans aucune peine qu'il connait fort bien la question militaire, mais est-ce plus ou moins bien que ce jeune capitaine, dont le grand-père est
justement mort pour la France en 49 au Viêtnam ?
L'accusation se fait pourtant sévère :
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"Une guerre dans laquelle de jeunes officiers servaient comme vous le faites aujourd'hui (...) Plus tard, les mêmes se retrouvèrent plonger dans un autre
conflit, celui de l'Algérie. Là encore, ils croyaient bien faire."
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C'est donc qu'ils se trompaient ? C'est donc que ce capitaine, en réclamant des médias de dire ce qui se
passe réellement en Afghanistan se trompe ! "Les Français n'approuvent pas cette guerre", dit
JDM. Est-ce pour cela qu'il faut ne pas dire la vérité ? Un travail est fait là bas par l'armée, où les soldats font leur devoir. Qu'on soit pour ou contre la présence là bas n'y change
rien.
De plus, avancer que les français dans leur globalité n'approuvent pas cette guerre me semble légèrement
approximatif. Ce n'est pas à M. Merchet que je dois apprendre que le devoir du soldat n'est pas de juger des politiques. Le CNE de Cointet ne parle pas dans sa lettre du bien fondé ou non de la
présence des Français là bas. Il parle de faits. La pacification de la vallée avance, c'est un fait, que cela serve à quelque chose où non pour notre pays n'est pas la question. Ce qui justifie
aux yeux de ses proches qu'il parte là bas, c'est ce devoir. Et si là bas la pacification avance en vallée de Tagab, c'est qu'il fait bien son devoir. Libre à chacun ensuite de penser que ce
n'est pas à la France de le faire.
JDM termine :
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"N'en demandez pas plus, mon capitaine."
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Le capitaine demande qu'on honore la mémoire de ce légionnaire en
racontant ce qui se passe là bas, les projets de plantations, l'avancée des troupes de la coalition, le recul des Taleb. Qu'on soit pour ou contre la présence militaire ne devrait pas influer sur
ces informations, sur ces faits. Alors pourquoi cette réponse ?
Pourquoi, monsieur Merchet, venez-vous faire une réponse politique sur une lettre factuelle ?
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"La guerre que vous menez en Afghanistan n'est pas notre guerre - elle n'est pas la guerre de la France. C'est ma conviction"
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dites-vous ? Mais qu'est-ce que cela vient faire ici ? La mort du légionnaire Hutnik n'est pas
une tribune pour opinions. Que vous ayez cette conviction, cette opinion, ne pose aucun problème, que vous en débattiez encore moins (et même au contraire). Mais je vous en prie ne venez pas
mélanger le devoir du soldat et l'opinion politique. Cela m'étonne d'autant plus de votre part que vous réussisez d'habitude fort bien à ne pas faire ce mélange.
J'en viens maintenant à quelque chose qui me scandalise : vous comparez la réaction du capitaine à celles des
soldats luttant en Indochine et en Algérie, vous précisez que ceux à qui vous pensez sont ceux qui ont failli, qui selon vous se sont trompés, et on trahis. Et pour ne pas laisser le moindre
doute à ce sujet, vous êtes sans appel
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"Vous risquez d'être déçu par votre pays. Ce n'est pas un bon sentiment, surtout lorsqu'on le sert les
armes à la main."
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Je vois ici une allusion limpide à une rebellion. Par cette phrase vous affirmez que ce capitaine prends la
route de la trahison. "Attention, tu vas trahir" répondez-vous à cette supplique d'un soldat réclamant la reconnaissance du sacrifice d'un légionnaire à son devoir. Dans ces circonstances, je
trouve cette assertion particulièrement nauséabonde.
Mon capitaine, sachez que du pays nous sommes nombreux à connaître et rendre hommage au travail que vous faites là bas, bien loin de ces considérations politico-économiques.
Biens à vous chers lecteurs
En cette journée de la Saint Georges, je souhaite une bonne fête à tous les cavaliers et à tous les
scouts.
Amdg
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